Rocco Rasoanaivo, journaliste à Madagascar: « La démocratie est menacée »

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Rocco Rasoanaivo est journaliste à Tananarive, Madagascar, depuis une quinzaine d’années. Il est actuellement directeur de publication du quotidien La Nation réputé depuis sa création en 2012 pour son ton très critique. Il occupe aussi la fonction de Président du Syndicat des journalistes malgaches dont le soutien à deux confrères emprisonnés a été très remarqué en juillet. Nous avions publié son interview dans nos pages du Défi Quotidien du 3 octobre 2014. Pour des raisons d’espace disponible, cette interview avait été présentée dans une version abrégée que vous pouvez télécharger en format PDF ou retrouver sur le site du Défi Média.

Nous vous proposons aujourd’hui la version intégrale de cette interview.

Interview – Rocco Rasoanaivo

DIS-MOI: En tant que journaliste, vous êtes un acteur important des droits humains. Quelle est la situation actuellement à Madagascar ?

Rocco Rasoanaivo: Les droits humains et l’état démocratique d’un pays sont intimement liés or le régime actuel menace la démocratie à Madagascar. Les élections communales ont par exemple été retardées ce qui empêche les électeurs d’exercer leur pouvoir de contrôle.

D’autres menaces pèsent sur la liberté et les droits humains comme l’insécurité, les abus des forces de l’ordre ou encore l’accès à la santé et à l’éducation. Il y a un risque d’abêtissement de la frange la plus vulnérable de la population malgache : beaucoup de foyers ont des difficultés pour scolariser leurs enfants. La gratuité de l’enseignement primaire est inscrite dans la Constitution de la Quatrième République, mais il existe en réalité des frais au niveau des écoles primaires publiques. Beaucoup sont convaincus que l’Etat viole ainsi la Constitution, tout en privant une partie de la population d’un droit essentiel. Mais il y a aussi un gros problème de fuite des cerveaux : les Malgaches brillants partent à l’étranger pour avoir de meilleures conditions de vie, de salaires. A Madagascar aujourd’hui, nous sommes dans une situation de survie, même les instituteurs sont préoccupés par trouver de quoi se nourrir. Dans ces conditions, comment peuvent-ils enseigner correctement ?

Un exemple qui regroupe plusieurs de ces atteintes aux droits civils est la dernière grande marche des enseignants FRAM, des enseignants de l’école publique qui sont en réalité payés par des associations de parents d’élèves et non par l’Etat. Le Président avait promis qu’ils seraient recrutés comme fonctionnaires mais cela n’a pas été fait. Lors de ce genre de manifestations, le rôle des forces de l’ordre est d’œuvrer pour limiter les dérives mais elles n’ont pas droit de s’y opposer sans réquisition des autorités civiles. Pourtant, les gendarmes ont refoulé les manifestants alors qu’ils n’avaient pas de mandat de la préfecture de police. Les forces de l’ordre ont donc violé les lois en vigueur et ont agi dans l’illégalité et de manière excessive.

Est-ce qu’exercer le métier de journaliste vous attire des ennuis ?

J’ai souvent des problèmes avec l’Etat pour ce que je dénonce. Je parle du trafic de bois de rose – je trouve que le gouvernement est d’ailleurs très susceptible sur ce sujet, du détournement de fonds dans les ministères, de la corruption, de l’insécurité, j’ai toujours critiqué. J’ai eu plusieurs procès depuis 2004. Il y a quelques jours, le régime a menacé de retirer l’agrément de notre groupe de presse pour me faire taire mais notre Président Directeur Général a pris la décision de me soutenir malgré les intimidations.

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La presse malgache semble pourtant plutôt libre de s’exprimer.

C’est fini ! Je ne dirais pas que la presse était libre avant mais aujourd’hui c’est pire. A peine quelques mois après son arrivée au pouvoir, le gouvernement a osé emprisonner deux journalistes. C’est du jamais vu !

L’adoption « en catimini » d’une loi de lutte contre la cybercriminalité le 21 juin a provoqué des remous à Madagascar, notamment à cause de son article 20 qui prévoit une peine de cinq ans d’emprisonnement pour diffamation. Comment peut-on priver de sa liberté quelqu’un pendant cinq ans pour ça ? C’est totalement démesuré ! Pour moi, cet article légalise la dictature. D’autant plus que personne n’a été consulté et que les députés ne savaient même pas qu’ils allaient voter pour cette loi le jour dit !

Pourtant, les puissances étrangères ont accueilli ce nouveau gouvernement comme un symbole du renouveau démocratique.

C’est la diplomatie. Quand un président a été démocratiquement élu – et je mets des guillemets à démocratiquement – les puissances étrangères doivent le respecter comme tel.

Quels sont les autres problèmes que vous rencontrez en exerçant votre métier de journaliste ?

Il n’y a pas que la censure qui mette la presse malgache en danger. Il y a un gros problème d’accès à l’information alors que le rôle de l’administration est d’informer la population. En France par exemple, ce sont les administrations qui ont fourni les informations qui ont fait éclater des scandales politiques. Ici, si je publie un article sur des trafics illégaux, preuves à l’appui, on me convoque pour savoir où je me suis procuré ces preuves ! (Rires). Je pense que cette attitude des administrations vient en partie de la période communiste car un grand nombre des employés de l’Etat actuellement en fonction ont été formés en Union Soviétique et ont conservé cette culture du secret.

Votre syndicat a été en première ligne de la lutte pour la défense des deux journalistes emprisonnés. Comment cela s’est-il passé ?

Lorsque nos confrères ont été emprisonnés, nous avons organisé plusieurs manifestations qui ont été extrêmement suivies. Nous aurions pu appeler la population entière à descendre dans la rue. Des associations, des militaires même, m’ont téléphoné en me demandant d’organiser une vraie manifestation populaire contre le pouvoir mais après y avoir réfléchi, j’ai choisi de ne pas le faire. Les gens n’attendent qu’une occasion comme ça : on risquait de ne plus pouvoir maitriser la foule.

A la création du syndicat en 2012, plusieurs journalistes étaient opposés à notre action car ils soutenaient l’ancien président que nous critiquions. Seuls 80 journalistes sur 600 étaient de notre côté. Après l’emprisonnement de nos deux confrères et les manifestations de soutien que nous avons organisées, tous nos opposants nous ont rejoints car ils voient que la cause pour laquelle nous nous battons est noble. Depuis notre création, nous demandons aussi la réouverture des 80 stations audiovisuelles qui ont été fermées sous le gouvernement précédent parce qu’elles étaient trop proches de tendances politiques adverses. Aujourd’hui, les journalistes malgaches sont plus unis même s’ils continuent à avoir l’obligation d’exprimer les opinions politiques de leur patron de presse plutôt que les leurs.

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Le pouvoir n’a pas essayé d’interdire votre syndicat ?

Il n’a pas le droit de l’interdire.

Mais vous n’avez pas reçu de menaces ?

(Rires) Les menaces sont mon petit-déjeuner et mon repas de midi. Tous les jours, je consulte ma boite mail pour me tenir au courant des dernières en date. (Rires) Des personnes de pouvoir engagent des gens pour qu’ils m’envoient des menaces mais cela ne m’effraie pas.

En 2010, j’ai écrit un article sur le trafic de bois de rose. Une heure après sa parution, j’étais convoqué au Commissariat Central. Un multimilliardaire malgache que j’avais mis en cause avait porté plainte contre moi et j’ai été envoyé au Parquet. Le jour du déferrement, j’ai préparé ma valise, une couverture, des chaussettes parce que j’ai entendu dire qu’il fait froid en prison. (Rires) Cet homme-là maitrise l’appareil judiciaire malgache alors j’ai pensé qu’il arriverait probablement à ses fins et je me suis préparé à être incarcéré. Finalement, j’ai pu rentrer chez moi.

Vous n’avez pas peur qu’il vous arrive quelque chose de plus grave qu’un procès, comme une agression ?

Non, je n’ai pas peur. Je suis dans ma ville ici. Je peux me défendre.

Vous a-t-on déjà proposé de l’argent en échange de votre silence ?

Bien sûr ! Presque tous les jours ! Pour être franc, j’ai déjà accepté de me taire si on m’expliquait qu’une information risquait d’entrainer des troubles graves. Mais me taire face à l’injustice, ça je ne l’ai jamais fait.

On voit souvent dans Tananarive des gens regroupés autour des marchands de journaux, en train d’essayer de lire les gros titres.

Oui ! Je remarque que les Malgaches sont vraiment très intéressés par la politique et suivent l’actualité de près. Ils lisent les gros titres avec attention mais le problème est qu’ils n’ont pas les moyens de faire plus que ça et d’acheter le journal. Aujourd’hui, la majorité de la population malgache vit sous le seuil de pauvreté. Certains titres vendent seulement 100 numéros par jour alors qu’un numéro coûte 400 ariary (moins de 5 roupies). Heureusement, mon journal se vend bien parce que j’aime le rentre-dedans et je crois que les lecteurs préfèrent les provocateurs. On répète certaines choses tous les jours, notamment sur la corruption des personnalités politiques, on écrit sur certains politiciens « Dehors ! ». Cela peut paraitre lassant mais notre objectif est de faire prendre conscience de la réalité aux gens. C’est un travail de longue haleine.

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Pourquoi ne pas vous investir en politique puisque vous semblez intéressé par ces enjeux ?

On m’a proposé de me porter candidat à la mairie de Tananarive. C’est une question qui mérite réflexion mais cela m’intéresserait car j’aimerais faire quelque chose : on ne peut plus vivre dans une ville dans l’état où est Tananarive aujourd’hui.

Les hommes politiques peuvent-ils vraiment changer les choses à Madagascar ?

Bien sûr ! Beaucoup d’hommes politiques malgaches trainent des casseroles mais je crois vraiment que l’exemple doit venir d’en haut. Il faut de nouvelles têtes. Aujourd’hui, les députés sont élus non pas sur leur programme mais sur les cadeaux qu’ils ont donnés à leurs électeurs : des T-shirts, de l’argent… Ce sont tous des trafiquants qui ne comprennent rien aux lois qu’ils votent. La loi des finances par exemple, a été votée en une après-midi sans amendement. Dans quel pays est-ce qu’on vote une loi des finances en si peu de temps ? C’est impossible ! Cela signifie tout simplement que les députés n’y ont rien compris.

Si vous étiez candidat à la mairie de Tananarive, quel serait votre programme ?

Il faudrait mettre fin à l’anarchie dans les rues, ouvrir des enquêtes sur l’acquisition des terrains et transférer le campement militaire hors de la ville. Dans un pays démocratique, pourquoi aurait-on besoin d’avoir l’armée en pleine ville ?

Le problème des acquisitions de terrain et des commerces illégaux, c’est aussi celui des impôts. Aujourd’hui, les gens ne paient plus de taxes or payer ses impôts est un devoir citoyen mais il faut savoir où va l’argent, à quoi on l’utilise. Les gens ne croient plus en la justice parce qu’il y a trop de corruption.

Est-ce qu’un mouvement comme DIS-MOI regroupant différents pays de la région pourrait aider Madagascar ?

Je ne sais pas. L’union fait la force et on a effectivement besoin de conseils et d’aide. Mais d’un autre côté, les Malgaches doivent se réveiller et ne pas attendre les autres pour agir. Il ne faut pas se reposer sur des étrangers pour trouver des solutions et changer les choses. C’est un long chemin mais il faut sensibiliser les gens pour qu’ils prennent leurs responsabilités.

Mieux comprendre…

Le trafic illégal de bois de rose à Madagascar : des problèmes liés à l’environnement et la corruption

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« Piles illégales de bois de rose, Antalaha, Madagascar » – Erik Patel, 2005.

Le bois de rose est un bois rare et précieux, l’un des plus chers au monde, que l’on trouve à Madagascar. Très dur, son cœur est de couleur rose et parfumé. Il est très recherché en Asie mais il est aujourd’hui inscrit sur la liste de la CITES qui recense les espèces de la faune et de la flore en voix d’extinction. En 2010, l’ancien président Andry Rajoelina avait interdit son exportation mais cela n’a pas ralenti l’explosion du trafic illégal qui est très lucratif. Après son élection en janvier 2014, le Président de la République Hery Rajaonarimampianina avait déclaré qu’il s’occuperait personnellement de combattre ce trafic. Des acteurs internationaux comme l’ONG WWF ou la Banque Mondiale ont aussi affirmé leur soutien dans cette lutte.

Pourtant, les journaux malgaches continuent de dénoncer la proximité de certaines personnalités politiques, y compris parmi les membres du gouvernement, avec de grands trafiquants de bois de rose, laissant ainsi planer sur eux d’importants soupçons de corruption.

La radio française RFI a mis en ligne un reportage de 30 minutes sur le sujet du trafic de bois de rose. Vous pouvez le réécouter ici.

Les attaques récentes contre la liberté de la presse

Juin 2014 : Loi contre la cybercriminalité.

Le 19 juin, l’Assemblée Nationale vote la loi 2014-006 contre la cybercriminalité qui est déclarée conforme par la Haute Cour Constitutionnelle le 16 juillet. Elle est aussitôt décriée par les journalistes, les utilisateurs de réseaux sociaux et des ONG internationales comme Reporters sans Frontières qui y voient une atteinte à la liberté d’expression, en particulier à cause de son article 20.

Cet article prévoit en effet des poursuites en cas « d’injures ou de diffamation » envers des personnes travaillant au service de l’Etat. Les injures poursuivies couvrent des cas très divers : « discours, cris ou menaces proférés dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, peintures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans les lieux ou réunions publics, soit par des placards ou des affiches exposés au regard du public, soit par le biais d’un support informatique ou électronique ».

Les peines encourues peuvent aller jusqu’à 100 millions d’ariary d’amende (environ 1,2 millions de roupies) et de six mois à dix ans de prison ferme.

Juillet 2014 : Incarcération de deux journalistes pour « diffamation ».

Le 21 juillet, Jean-Luc Rahaga, le directeur de la publication et Didier Ramaoelina le rédacteur en chef du journal Madagascar Matin sont arrêtés et placés en détention préventive suite à une plainte du Ministre de l’Aménagement du Territoire Rivo Rakotovao qui les accuse de diffamation. Ils avaient en effet publié la lettre d’un lecteur qui le soupçonnait de participer à un trafic de bois de rose.

Dès le lendemain, le Syndicat des Journalistes Malgaches appelle les journalistes à manifester. Les manifestations, auxquelles se joignent progressivement de nombreux particuliers, durent plusieurs jours. La presse francophone internationale couvre les événements et des ONG telles que Reporters Sans Frontières ou DIS-MOI dénoncent l’arrestation des deux journalistes.

Face à l’indignation suscitée, le Président de la République prend la parole le 25 juillet. Il se dit opposé à cet emprisonnement et appelle le Ministre à retirer sa plainte, ce qui est fait une heure plus tard. Les poursuites sont ainsi abandonnées contre les journalistes qui sont libérés.

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Septembre 2014 : le journal La Nation reçoit des pressions et son directeur prend position.

Suite aux tentatives d’intimidation exercées par le régime sur La Nation, le journal de Rocco Rasoanaivo, son directeur général M. Maminiaina Rasolondraibe publie le 22 septembre 2014 une tribune intitulée « La vérité… coûte que coûte. Le journal La Nation prêt à payer le prix » où il affirme sa volonté de ne pas céder aux pressions. En voici un extrait :

« La vérité blesse. (…) Nous allons travailler dur pour rendre la vérité accessible malgré l’existence certaine de confrontations. Car plus grand est le mal à combattre (bois de rose, trafics en tous genres, corruptions, mauvaises gouvernances…), plus fortes doivent être la confrontation et notre réponse. (…) Le journal s’attend à être critiqué concernant le contenu de ses articles. Mais nos articles sont et seront toujours assortis de preuves incontestables. Sans preuves, nous ne cherchons jamais à diffuser une information. (…) Même si dire la vérité n’offre aucune garantie de victoire, notre prise de position demeure intacte. »

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